Pendant ce temps…

À l’univers,

Je suis toujours là, je crée toujours… Différemment !

L’œuvre en cours est spéciale et particulièrement inspirante…

***

La cellule

Un festival d’hormones l’annonce depuis sept ou huit semaines. J’ai perdu le compte. À l’apparition des deux barres sur le test, une joie profonde a gagné mon cœur. Chaque petit changement physique nourrit des réflexions sur cet enfant rêvé depuis l’adolescence. Sous la peau fragile et translucide de mes seins gonflés, un nouveau réseau de minuscules artères bleues alimente la glande mammaire douloureuse. Les aréoles s’élargissent, les mamelons durcissent et s’allongent. Le ventre encore plat réclame la confection de petits plats inédits qui attisent les papilles. Les sons et les odeurs amplifiés réveillent des souvenirs d’enfance troublants et attisent la chimie du cerveau provoquant pleurs et rires incontrôlés. Les bouffées d’amour alternent avec la contemplation, les rêveries et les moments de plaisir. Tout évolue pour accueillir cet être délicat.

Wouhouuuu ! Vivement cette rencontre ! Découvrir son visage, son nez, ses petites lèvres charnues, ses mini doigts… Un moment magnifique, unique… Oui ! Un p’tit gars ? Une fille ? Peu importe, magie, magie… La sage-femme, le père, ma mère, à la maison de naissance, dans l’eau. Ooh oui, le rêve ! Finis les suivis à l’hôpital, quel soulagement. Elle était sympa la gynéco mais trop médicale… Enfin, tout fonctionne en harmonie, plus aucun souci à se faire. Le bonheur total…

Le lit tangue. Le choix de sortie corporelle hésite. Des matériaux lourds roulent dans la région lombaire et des émanations toxiques accompagnées de bruits sourds transpirent sous les couvertures. Une tempête intérieure entraîne les draps dans une valse endiablée. Des mouvements frustrés les bloquent entre les cuisses, les bras, le matelas, la joue, les paumes, devant, derrière, à droite puis à gauche. L’incohérence générale forme enfin une grosse boule de tissu qui s’évache sur le mur puis glisse sur le plancher.

Dormir… Ha! La belle affaire. Quel vague souvenir… Dire que c’était mon moment favori. Personne ne m’a prévenue. Elles disaient toutes « la grossesse c’est magique ». N’importe quoi. Mon cul oui ! Depuis quand l’insomnie est agréable ? Pfff. Et lui, pas plus gros qu’une fraise il m’impose déjà ses conditions de séjour. Bonjour la galère !

Deux lignes humides d’une colère contenue épousent mes tempes en direction des oreilles. Des petits réservoirs tamisent les sons. La tristesse refoule entre le plexus et la gorge en une pelote emmêlée bloquant le flux d’air. La poitrine tendue tressaute. Le découragement gagne du terrain jusqu’à atteindre le cœur qui s’éteint. La fragilité ronge les nerfs. La réalité tétanise. Une désillusion.

Où est le fil ? Le cordon existe pourtant. Il est là ce petit. Je le nourris, je le porte… Rien. Pas le moindre soubresaut, pas de palpitation joyeuse. Seulement douleur, inconfort et blessures. Mais quelle vie pesante et inutile, merde. Un vrai désert affectif. Il n’a rien demandé lui. Ça a besoin d’amour pour grandir un bébé. Il sera minuscule ! Voilà ! Quelle horreur… Attitude de merde ma vieille ! Une mauvaise mère, c’est tout ce qu’il aura le pauvre.

Une force impromptue m’envoie embrasser la cuvette qui reçoit une compote brunâtre à taches orangées typiquement acide, charriant au passage quelques morceaux dans la région nasale. Des gouttes incendiaires profitent de la cohue pour se faufiler le long des cuisses. Le froid de la planche en plastique réceptionne ma joue droite épuisée juste à côté d’une vieille auréole jaunasse.

Yeurk ! Non merci ! C’est une déclaration de guerre civile ou quoi ? Pas question de vivre cet enfer. Vomir, quelle merde, c’est dégueulasse, j’haïs ça moi, le pire truc de ma vie ! Une visualisation heureuse. Vite. Une connexion à des souvenirs joyeux. Des ressentis paisibles. Des images chaleureuses. Vite, vite… Des larmes… Des larmes ?

 

 – Tu te fiches de moi ! Je t’ai demandé un signe. J’avais confiance dans notre équipe et c’est ça ta réponse ? T’abuses ! Comment veux-tu que je m’occupe de toi si tu me traites en ennemie ? La torture ne m’aura pas, sache-le ! Les menaces ne m’atteignent pas. De toute façon je n’ai besoin de personne et surement pas d’une petite crevette insignifiante. Je vois même pas pourquoi j’te parle. J’avais une vie moi, une belle vie même. Tu brises tout.
Les images mentales en rafale rivalisent de souffrance. Le canal du bonheur se heurte à un esprit englué dans la noirceur. La surprise amère assèche la bouche. Un râle se lamente en quittant mon corps mou recroquevillé au sol.

Neuf mois à tenir. Comment ? Impossible dans ces conditions. Déception, pouah. Encore une nausée, une seule et je sature. Qu’est-ce que je croyais moi ? Tout le monde il est beau… Tout le monde il est gentil… Débile ! Une vraie gamine. Mais il ne me bousillera pas, jamais. Jamais !

 

– Hé toi là, pourquoi cette violence ? J’te préviens, je ne m’écraserai pas pour toi. Ce corps c’est chez moi, j’y fais ce que je veux. Alors, choisis ! Soit tu coopères, soit je nous trouve une solution radicale. Réfléchis bien !

 

Les bras réconfortants de mon amoureux m’accueillent en souriant. Amusé par mes cheveux hirsutes et mes yeux déconfits, il m’enveloppe tendrement pour me glisser en deux mouvements sous son corps doux animé de désir. Ses mains puissantes caressent mes hanches puis remontent sous le pyjama effleurant un sein. Une avalanche de baisers tente d’apaiser mes mâchoires serrées. Une rage l’envoie valser en bas du lit.

Ha ! Et ce désir, dégueulasse. Tout grossit à vue d’œil. J’enfle et monsieur trouve ça beau. Argh, quel con ! Pire, il se croit en terrain conquis. S’avancer ainsi sur ma peau, quelle arrogance. Et le petit glissé dans les profondeurs qui n’en fait qu’à sa tête. Ben voyons ! Le portrait craché de son père ! Non, une conspiration, une mutinerie familiale. Ils se sont ligués contre moi c’est une certitude… Mais je dois protéger cet enfant ! Et si son père est un violent ? Un menteur ? Un violeur ? Ha ! Ça oui. Il vient de se démasquer. Et qu’il n’envisage même pas de remonter sur le lit ce salaud, il goûtera ma…

 Douze marches acajou et un palier disparaissent laissant la glorieuse céramique blanche récupérer quelques restes douteux. Une vague mentholée redresse la situation buccale tant bien que mal. L’œsophage brûle. Le miroir défiant s’en mêle.

La gerbe de trop ! Une solution radicale… Bingo ! Des sushis et du tartare. Hahaha, yes ! Mes plats préférés interdits. INTERDITS !!! Sérieux… L’arme parfaite ! Une petite place mal fréquentée sur le point de fermer pour cause d’hygiène. Oui, oui, oui. Toxoplasmose et compagnie bienvenue ! Bébé out ! Maman libre ! Haha !

 

– T’as entendu petit malin. J’en ai bientôt fini avec toi. Tu peux bien me tester, me mener à bout, je ne craquerai pas, tu céderas le premier. Je retrouverai enfin mon moi d’avant. Tu te rends compte de ce que tu me fais vivre ? Je suis moche de partout maintenant que tu t’es installé. Demain, j’agis.

 

L’évier tourne. Le comptoir s’échappe. Les murs blancs, le carrelage blanc, des miroirs diaboliques partout, des ronds de lumière, des tremblements. Un vertige. Au loin, un point. La douche. Dernier espoir.

L’eau jaillit en gouttelettes ruisselant sur ma peau nue. La chaleur installe une atmosphère de paix. Le silence. Seule la musique de l’air frissonne aux rythmes des battements du chant de la vie qui racontent la sagesse des vagues du temps, le métissage des histoires humaines, la richesse de l’humanité… L’univers plane. Une petite masse s’est allongée dans l’utérus, déposée sur la paroi, sereine.

Une merveille. Un enfant soleil, un bébé de l’été. Il sera indépendant mais câlin, autonome et souriant. Son énergie est belle et douce. Une source de bonheur…

 Les gouttes martèlent mon ventre en y creusant de petits cratères éphémères roulant ensuite le long du bassin en longeant les arrêtes courbes de mes fesses. Elles se jettent en une rivière au fond de la baignoire jusqu’au bouchon. Le niveau monte.

 

– Petite crapule adorée, personne ne viendra te toucher. Tu es mon cadeau, mon futur. Enfin, tu partiras quand tu voudras, quand tu seras prêt. Tu m’apprendras la vie et puis tu me feras voir le monde avec tes yeux insouciants et ton cœur léger. Les idées d’inventions pour nourrir ton univers ne manquent pas. Tu verras ! Je t’attend

 

Dans la torpeur des vapeurs d’eau chaude, un lien doux et tendre se tisse. Une étincelle vacille, grandissante. La détente musculaire prend place accompagnée d’un sourire béat et de soupirs. Mes mains cajoleuses posées sur le bas ventre tentent une communication physique.

 

– On pourrait se parler en code. Par petits coups. Ça serait génial. Bon, oui, pas avant la dix-huitième ou même vingtième semaine qu’on m’a dit. Mais on s’en fout des « on »…

 

Un visage masculin dans l’entrebâillement de la porte évite de justesse une bouteille de shampoing vengeresse.

 

– Mais t’es malade ! Pourquoi t’as balancé la bouteille ? Est-ce que je lance des objets à la figure des gens moi ? Il ne t’a rien fait ton père. Il te voulait autant que moi. Tu n’as pas le droit d’utiliser mon corps pour faire valoir tes sautes d’humeur. On était bien tous les deux-là. Il aurait même pu nous rejoindre. Et puis, ton comportement dépasse les limites de l’acceptable. Depuis quand les bébés saccagent tout ? Tu t’es installé dans cet utérus alors tu t’adaptes. Qu’est-ce qui t’as pris ? L’idée des sushis ne t’a pas suffi ? Alors, accroche-toi bien parce que je viens d’en avoir une autre, plus rapide, plus efficace.

 

La respiration bloquée, l’eau submerge mon visage déterminé à en finir avec cet être sans scrupules. L’air se raréfie jusqu’au manque d’oxygène. Les muscles se contractent puis se relâchent au rythme de plus en plus lent des battements du cœur. La noirceur gagne l’esprit. Seuls les bruits lointains du quotidien résonnent encore. Quelques bulles se dandinent vers la surface.

Non ! J’suis même pas capable !

La luminosité m’éclate les pupilles et des jets savonneux s’écoulent des orifices. Une toux grasse évacue quelques molécules visqueuses. Le miroir pleure son âme.

 

– Pardonne-moi, mon amour, pardon. Je suis désolée, je ne me reconnais plus. Ton arrivée ébranle toutes les conceptions de la grossesse que j’avais. Je m’excuse. Mes actes ont dépassé ma pensée. Je ne sais pas ce qui m’arrive. Mes bases ne tiennent plus. J’apprivoise mal les changements. Je ne veux que ton bien. J’ai la trouille. Je me rends compte que j’ai du travail à faire sur moi pour pouvoir t’offrir une vraie place, ta place. Unique. Tu sais, même si tu as pris d’assaut ma vie et mon corps, je t’aime mon bébé, je t’aime.

***

MERCI bébé ! ❤️❤️❤️

À très bientôt

Aline Flore

 

*** Texte écrit dans le cadre d’un cours de création littéraire à l’université.

2 réflexions sur “Pendant ce temps…

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